
Le judoka des idées
C’est avec surprise que j’avais appris, il y a quelques semaines, que David souffrait. Et c’est avec une profonde tristesse que j’ai accueilli la nouvelle de son décès, mêlée d’une grande admiration pour le courage dont il a fait preuve en choisissant de prendre un dernier aller simple.
David a été mon président au CRDI, mais aussi, pendant un temps, mon patron direct alors que j’assumais la vice-présidence aux programmes. Faire l’éloge de toutes ses réalisations serait une entreprise périlleuse tant cet érudit a contribué au développement intellectuel de ce que l’on me permettra d’appeler « les affaires internationales ». J’ai été témoin de l’ardeur et de la passion qui l’animaient lorsqu’il partait enseigner à NYU tout en dirigeant le Centre, ou lorsqu’il préparait, avec ses collègues, la “bible” du développement international publiée en 2014 chez Oxford University Press. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter.
J’ai aussi mesuré rapidement la grandeur de l’homme dans la rigueur de sa pensée et dans la franchise avec laquelle il l’exprimait à ses proches collaborateurs. Il n’hésitait pas, à l’occasion, à vous rappeler que vos arguments étaient “plutôt faibles”. J’ai compris assez vite qu’il s’agissait, en réalité, d’une forme de respect: il m’offrait la chance — à saisir absolument — de me dépasser la prochaine fois. Ainsi, il m’a fait grandir. Oui, il y avait un peu de David en moi lorsque je suis devenu président du CRDI à la suite de son mandat: la même aversion pour la complaisance, le même goût pour la rigueur scientifique, et la même conviction que l’impact de la recherche en développement international devait se démontrer au-delà de l’anecdote. Et disons-le, une certaine irritation avec le langage, la lenteur et les décisions des bureaucraties pour sortir des sentiers battus!
Diplomate accompli, il savait aussi vous faire briller au moment opportun, parfois même vous surprendre. C’est ainsi qu’il m’annonça, en toute discrétion et confiance, quelques mois avant son départ pour Tokyo, qu’il deviendrait le recteur de l’Université des Nations Unies. Le Japon accueillerait alors une véritable ceinture noire des affaires internationales! Je me doute que David avait probablement tout lu sur le judo. Il en avait adopté les principes: la recherche de l’excellence technique et tactique, un engagement moral fondé sur la politesse, le courage, la sincérité, l’honneur, la modestie, le respect, le contrôle de soi et l’amitié. À l’image du judoka, il privilégiait la souplesse à la force brute, et même lorsqu’il vous projetait au sol, il vous accompagnait pour éviter la chute brutale — par souci de ne pas vous blesser.
Lors de notre dernière conversation, en 2013, alors qu’il quittait la présidence du CRDI et que j’en assurerais l’intérim dès le lendemain, il vint me voir à mon bureau et me fit une promesse solennelle: « Jean, dorénavant, je n’interviendrai ni de près ni de loin dans les affaires du Centre. Toi — ou quiconque occupera le fauteuil de président — n’a pas besoin des conseils de son prédécesseur. Les compétences de la personne choisie, appuyées par le Conseil, les collègues et les réseaux, sauront la guider. » Et il ajouta: « J’ai eu ma chance. Mais si jamais tu le veux, tu peux me contacter. » Non seulement David a tenu parole, mais j’ai moi-même fait exactement la même promesse à ma successeure.
Nous nous sommes revus quelques fois, toujours avec joie, échangeant sur nos vies, nos défis, et les nouvelles du Centre. Il gardait un excellent souvenir de son passage au CRDI et portait un profond respect aux nouvelles idées qui émergeaient des bénéficiaires de financement comme du personnel incluant les jeunes têtes émergentes.
Sans jamais nous le dire explicitement, nous avions un grand respect l’un pour l’autre. Bien que différents, nous partagions un même rêve: contribuer à un monde meilleur grâce aux idées, à l’expérience et à des analyses rigoureuses, sans complaisance.
Le Canada, le CRDI et la communauté des affaires internationales perdent aujourd’hui l’un de leurs plus brillants érudits, un homme qui maniait avec une aisance rare la culture, les connaissances, les lettres, le verbe et le savoir. Une érudition qu’il a offerte au monde avec générosité tout au long d’une trop courte vie.
Mes sympathies à ses proches et sa famille.
Jean Lebel
Président du CRDI, 2013-2023
Bulletin 79
Janvier 2026
