À L’AFFECTUEUSE MÉMOIRE DE NOTRE COLLÈGUE, CHUSA GINÉS, QUI A PÉRI DANS UN ACCIDENT D’AVION LE 28 JANVIER 2002 DANS LES ANDES.
La lumière. Voilà ce qui se dégage de la description que les gens font de Chusa – lumière reflétée dans son sourire, son élégance, sa générosité, son intelligence, son engage ment, ses idées, sa passion.
Chusa Ginés (María Jesús Ginés) a grandi à Madrid, en Espagne, avant de venir étudier au Canada. Elle a obtenu un doctorat en biologie de l’Université Carleton en 1987, avec une spécialisation en génétique moléculaire et en biotechnologie. Et bien que le Canada ait été son pays d’adoption, elle a gardé des liens très étroits avec sa famille. Ses souvenirs d’enfance les plus heureux remontent aux étés passés dans la maison de campagne familiale où il y avait peu de commodités mais où elle pouvait vivre près des agriculteurs et de la nature. Curieuse de tout, elle refusait le statu quo. Toute jeune adulte, elle a entrepris, sac au dos, un voyage en Afrique et en Asie d’où elle a ramené la conscience aiguë des besoins et des aspirations des populations des pays en développement.
Chusa a su conjuguer son amour de la nature, son insatiable curiosité et sa soif de justice en une carrière fort prometteuse dans la recherche en développement. En 1991, elle se joint au CRDI, à Ottawa, où elle a été l’une des grandes artisanes du succès de l’initiative de programme Utilisation durable de la biodiversité (UDB), qui porte sur les problèmes qu’entraîne la perte d’aliments essentiels et de plantes médicinales sur lesquels des millions de gens pauvres comptent pour survivre. Chusa avait l’intime convic tion que la science moderne peut se marier à l’ingéniosité tradition nelle pour trouver des solutions locales durables aux problèmes des plus démunis de la planète. Ses gestes quotidiens en étaient empreints. Elle a beaucoup voyagé et entretenu des relations étroites avec des chercheurs, des agriculteurs et des spécialistes du monde en développement avec qui elle s’est alliée pour apprendre et relever les défis.
À titre de chef d’équipe de l’IP UDB, Chusa a guidé un groupe multirégional et pluridisciplinaire de professionnels à travers les méandres des enjeux de plus en plus politiques associés à l’accès aux ressources génétiques et aux droits de propriété intellectuelle. Elle a tôt fait de reconnaître l’importance du soutien de la recherche locale dans les collectivités indigènes, tant pour comprendre ce qui fonctionne « sur le terrain » et où sont les obstacles que pour déterminer les politiques propices à l’expression du potentiel de ces populations. Cet appui permet également de renforcer la capacité des populations locales et indigènes de définir leur propre programme de recherche, de mener à bien les travaux requis, de participer à part entière aux tribunes internationales et d’y faire valoir leurs points de vue de façon éclairée. Membre du Groupe Crucible, Chusa a joué un rôle de premier plan dans l’organisation du deuxième cycle de discussions ayant mené à la publication des deux tomes du Débat des semences.
Ardemment engagée dans son travail, Chusa menait sa vie personnelle avec autant de ferveur. Elle et son conjoint, Patrik Hunt, habitaient une maison de rêve en bois rond dans les collines de la Gatineau, près d’Ottawa. Elle aimait partager sa table avec des amis, faire du ski ou fréquenter la plage selon les saisons, danser au son des orchestres qui se produisaient à l’auberge du village et organiser des activités pour célébrer la Journée internationale de la femme. Le fils de Chusa et de Patrik, Dario, est né en mai 1995. Après sa naissance, elle a relevé avec sa détermination coutumière le défi de concilier maternité et carrière.
En décembre 2000, Chusa a été détachée pour deux ans auprès du Centre international d’agriculture tropicale (CIAT) à Cali, en Colombie. Elle avait pour tâche de coordonner un réseau engagé dans des recherches sur les moyens d’intégrer les besoins des paysans pauvres à l’application de la biotechnologie à la culture du manioc, plante racine qui est un aliment de base dans un grand nombre de pays en développement. Elle s’était installée à Quito, en Équateur, avec sa famille.
Le matin du 28 janvier, à Quito, Chusa montait à bord d’un avion de ligne à destination de Cali où elle devait faire un exposé au siège du CIAT. Alors que l’avion se préparait à descendre pour faire escale, il a heurté un volcan caché par le brouillard dans les Andes. Le lendemain, à l’heure où son exposé devait avoir lieu, tout le personnel des deux institutions – le CRDI à Ottawa et le CIAT à Cali – ainsi que de nombreuses autres personnes ailleurs dans le monde qui l’avaient connue ont pleuré la disparition de cette femme si rayonnante et courageuse. Ses cendres ont été enterrées dans le jardin de sa maison de campagne en Espagne. Un pro gramme de bourses d’études supérieures à l’intention des femmes des pays en développement portera son nom afin que sa contribu tion se poursuive d’une manière qu’elle aurait cautionnée de tout cœur : en favorisant l’épanouissement des autres.
Ce témoignage a été rédigé par Erin O’Manique, amie et collègue de Chusa.
